Anne-Marie Pascoli

Anne Marie Pascoli

MNEMOS

2015

PRÉSENTATION

Le projet MNEMOS a débuté en 2013 dans le cadre de Culture à l’hôpital, dans la ville de Bourgoin Jallieu, Isère.

Il réunissait une équipe de trois artistes (chorégraphe, musicien, photographe),  d’un maître chocolatier et  d’une ethnologue.

Ce projet s’inscrit dans celui, plus large, d’un travail sur l’histoire de la ville,  dans sa dimension industrielle et sociale, basé sur la collecte de témoignages souvenirs auprès des habitants de la ville, à la retraite ou encore en activité. Le Musée de Bourgoin Jallieu, en relation avec l’hôpital,  est le  porteur  du  projet dans son ensemble.

J’ai fait partie du groupe d’artiste qui est allé dans l’hôpital de long séjour de Bourgoin, pour y rencontrer les personnes âgées en soin dans ce lieu.  L’essentiel des résidents est composé de personnes ayant vécu la plus grande partie de leur vie active sur le territoire, elles sont pour la plupart ; soit atteintes de maladies liées à l’âge, Alzheimer ou  autres,  dépendantes ou seules, placées par la famille pour une des raisons précitées.

Les objectifs de ces rencontres :

Réunir les conditions qui permettent le dialogue sur le passé et le présent des résidents, par le biais d’ateliers collectifs ou singuliers, menés alternativement par chacun des protagonistes engagés dans le projet, via sa propre pratique, mais toujours en relation  avec les autres.

Collecter des matériaux, photographiques, sonores, entretiens, textuels, vidéos, issues des ateliers, afin d’en réaliser une publication/restitution,  sous la forme d’un livret/Dvd, édité par le Musée de Bourgoin.

J’ai donc rencontré de nombreux résidents,  soit en groupe soit de façon individuelle, et à chaque fois accompagnée soit du photographe, soit du musicien, de l’ethnologue ou du chocolatier. J’ai chaque fois sollicité une présence et un dialogue corporel avec les personnes,  par le biais du mouvement dansé et/ou du toucher, et ce, quelque soit leurs capacités physiques ou cognitives. La présence de l’accompagnant a permis  de mettre en relief à chaque fois une dimension relationnelle sensorielle privilégiée: le corps et la musique/chanson, le corps et la parole / le corps et le goût avec la dégustation du chocolat.

A chaque fois, ce qui se tentait, c’était  d’être le plus « en présence » possible, en sollicitant les canaux sensoriels, mnésiques et représentatifs des résidents, afin d’approcher une parole la plus « incarnée possible ». 

A l’issue de ces premières rencontres, qui se sont étalées  sur une année, j’ai  souhaité avec l’équipe soignante, continuer  dans la démarche, en incluant dans celle-ci la dimension de « projet » au sens réel du terme, réunissant  les résidents mais aussi avec les soignants. Car ce qui s’absente ici, dans ce contexte d’hospitalisations, c’est bien la notion de projet, de devenir.

Ce « Projet » commun, sera donc  un temps de « re présentation »,  fruits de nos échanges et de nos pratiques, au sein de l’hôpital même, en février 2016.

Même si tous ne sont pas dans une perception de la temporalité qui leur permette d’avoir une idée claire de ce vers quoi nous tendons, le fait d’avoir cette direction commune et d’élargir cette interface aux soignants/soignés, plonge l’ensemble dans une dynamique qui va plus loin que les seules interventions de la première année. Il s’agira de donner à voir, de se mettre en re présentation de soi, avec l’autre, pour soi et pour l’autre. Il est clair que l’ensemble du projet est ouvert et mouvant, en constante adaptation avec la vie des résidents et du lieu.

Il y a là une convergence de propos, de tensions, d’intentions, qui réunit tous le monde vers un même « évènement », déplaçant ainsi les places habituelles des uns et des autres, leurs façons d‘être « en présences » mais aussi les représentations habituelles de leurs places respectives.

Anne-Marie Pascoli

Traces écrites des ateliers avec les résidents au sein des EPHAD Delphine Neyret et Jean Moulin que vous retrouverez dans le recueil édité par le Musée de Bourgoin au printemps 2016.

La première fois, ils sont là, tout un groupe disposé en cercle dans la grande salle, accompagné de quelques soignants attentifs. Une vingtaine de résidents, assis, certains plus ou moins allongés, présents, certains plus ou moins absents…ils attendent.

Je leur dis bonjour, qui je suis et pourquoi je suis là, et dès que le mot danse est prononcé, fusent ça et là, les mots de leurs maux : « ha !!! Mes jambes ne me portent plus… les genoux, c’est les genoux qui veulent rien savoir…ha !! Moi je ne peux pas, j’ai une grave maladie neurologique…Moi, avec mon mari on aimait bien danser…mais c’est loin. Me lever, je n’arrive plus à me lever. » Et puis il y a ceux qui ne disent rien, me regardent, un sourire indéterminé flottant sur leurs visages.

J’ai préparé pour eux quelques chansons d’hier, valses, javas, tangos, mais aussi des musiques d’ailleurs, intemporelles, des sons et mélodies orientales. J’ai préparé des chansons à chanter et à danser, telles qu’ils en ont le souvenir et puis d’autres, plus libres, plus imaginatives, qui donnent support à une danse de mains, de poignet, d’épaules, de danses assise, de danses rêvées, esquissées, voyageuses.

Et doucement je commence à danser, pour eux, pour moi. Je laisse la danse me traverser dans l’enceinte que leurs corps dessinent, étrange arène, étrange scène. Corps mobile et ondoyant je m’approche progressivement d’eux, par le glissé d’une jambe, le frôlé d’un bras. Je dessine par ma danse les contours de leurs corps immobiles, ma tête se pose sur les genoux de l’un, ma main effleure une joue, et je joue à m’inventer des chutes qui m’amènent à leurs pieds… « Ho !!! Comme vous êtes souple…profitez, profitez…ça ne durera pas ».  Je m’engage de plus en plus dans le mouvement, je commence à voir la danse dans leurs regards, ça y est, ils dansent avec moi, dans cette proximité du regard et de l’espace partagé. Je sais que quelque part en eux, ils dansent déjà avec moi, les sourires s’ancrent aux visages, quelques mains scandent un rythme fugace, d’autres se posent sur mon corps qui s’offre à ce contact.

Puis je m’arrête, c’est fini, bien sûr ils applaudissent. A vous maintenant…Une java…pourquoi pas une java assis ?! Oui oui, c’est possible, regardez !

Je me lance alors, bien droite sur ma chaise, dans un déhanché d’épaule suivant le rythme si caractéristique de la java. Tout en chantant une phrase musicale simplifiée, je les engage à faire avec moi, et voilà mon cercle de spectateurs, agités sur leurs fauteuils d’une énergie croissante, emmené dans cette java d’épaules, grande vague horizontale, d’une mobilité toute particulière, comme suspendue. Et peu importe si les pieds ne foulent pas le sol ni les corps n’absorbent l’espace, ils dansent, et dans leur chair et dans la mémoire de celle-ci, leurs visages s’éclairent de ce voyage, certains même, dont le présent se perd dans d’autres temps, reprennent momentanément ancrage dans un présent «  présent ».

Pendant l’atelier Philippe fait des photos, attrape à la dérobée une posture un éclat de rire, Raphael enregistre nos paroles, les bruits de la salle.

Je suis revenue plusieurs fois auprès des résidents, j’en ai rencontré certains dans l’intimité de leur chambre, parfois avec un soignant complice des mes propositions, parfois avec Nadine l’ethnologue, qui recueillait leurs témoignages, paroles de toute une vie. A chaque fois c’est par l’intime du contact, d’un toucher, de petits jeux qui engagent notre corps dans la relation que je les aborde. Je cherche le chemin d’un plaisir encore possible, à travers le mouvement, aussi petit soit il, aussi ébauché, entravé soit il. Cela génère parfois de très fortes émotions, comme une présence à soi soudain bien trop ample dans le grand plat sensoriel du quotidien, une conscience soudaine d’un corps sensible à plus que les besoins essentiels de chaque jours, jour après jour.

De ces rencontres, de ces vécus, sont nés des photos, des musiques, des paroles, et le désir de mettre en forme ces traces, d’en faire objet artistique, création.

C’est donc autour de cette histoire là que la proposition de création in situ au sein de l’hôpital  à Bourgoin Jallieu s’articule.  La danse y est en relation étroite avec des images : photos de résidents, postures, visages, des sons : paroles, musiques, l’ensemble évoquant un paysage sonore autour de la notion de mémoire, des mémoires. De la mienne aussi, mémoire attachée à ces instants de danse avec eux, ce qu’il m’en reste et m’habite encore.

Et cette question, de quelles mémoires sommes nous fait ?… Mémoires subjectives, celle de nos histoires, singulières, communes…Mémoires dites conscientes, inconscientes…celles dont nous parle la science : procédurale, de travail, perceptive, sémantique, épisodique…. Et puis celles, flottantes, dont nous parle l’art, celles du corps qui s’offre à chaque pli de la peau,  trace du geste quand le mouvement n’est presque plus possible,  balbutiement de la langue quand la parole s’invente d’autres cohérences, tremblement de la pensée sur une niche odorante, sonore, fulgurance soudaine d’une réminiscence qui voile le présent….le présent…qu’est ce que le présent ? Qu’est ce que la mémoire à mon corps présent ? Qu’est ce que mon corps présent sans la mémoire, ses mémoires ?  Qui s’absente à l’autre ? Et comment ?            

 Anne Marie Pascoli

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